Quand une escorte disparaît de X : visibilité, plateformes et fragilité du numérique

Un beau soir de décembre 2025, confortablement prélassée dans mon canapé, dégustant mon chocolat chaud, je m’apprêtais à me connecter sur Twitter (X pour les néophytes) et quelle ne fut pas ma surprise quand je vis que mon compte avait été suspendu.

La surprise a d’abord laissé place à l’incompréhension, puis à une pointe d’agacement. Certains d’entre vous m’ont d’ailleurs écrit presque immédiatement pour me demander ce qui s’était passé.

Excellente question, car moi-même, je n’en savais rien. Aucune explication ne m’avait été fournie.

Suite à des conseils de collègues du milieu, j’ai fait appel et la raison m’a finalement été communiquée : « infraction aux règles relatives aux comportements illégaux ou réglementés ».

Il faut savoir que X promeut la liberté d’expression comme l’un de ses engagements majeurs et autorise, depuis 2024, la publication de contenus à caractère érotique et pornographique sur sa plateforme (qui en regorgeait déjà depuis de nombreuses années, de toute manière).

En revanche, la promotion explicite de services sexuels en personne demeure interdite. De ce fait, ces dernières semaines, plusieurs comptes liés à l’industrie du sexe ont été suspendus et, un à un, les comptes tombent comme des mouches. Les suppressions se succèdent.

On peut considérer cela comme une simple application des règles d’une entreprise privée. D’autres (dont moi) y voient davantage une attaque contre celles et ceux qui sont en capacité de porter des conversations vitales et essentielles, qui ont un impact réel sur des vies humaines.

La dynamique dépasse le cadre de la plateforme. La tendance est plus large : celle de toujours et encore vouloir invisibiliser les TDS (travailleuses du sexe) du domaine du visible.

L’histoire n’est pas nouvelle. Par exemple, les mesures portées sous la présidence de Nicolas Sarkozy avaient déjà déplacé les travailleuses de rue vers des zones toujours plus périphériques comme les bois, les rendant moins visibles, mais certainement pas inexistantes.

Car les études sont formelles : la prostitution de rue est moins visible, mais l’activité ne disparaît pas pour autant, elle ne fait que se déplacer vers des espaces moins visibles, plus isolés, plus risqués… ou en ligne.

On peut également rappeler ce qu’ont produit les lois FOSTA-SESTA, adoptées aux États-Unis sous la présidence de Donald Trump en 2018. Présentées comme des outils de lutte contre la traite, elles ont surtout conduit à la fermeture brutale de plateformes d’annonces, poussant de nombreuses TDS vers des espaces plus précaires, moins sécurisés et plus opaques.

Dans le même mouvement, une suspicion s’est alors abattue sur les hommes : quiconque recourt à ces services est désormais facilement amalgamé à un prédateur ou à un criminel.

Or Internet a justement permis une évolution notable : des rencontres plus discrètes, plus filtrées et beaucoup plus sécurisées, pour les deux parties. Loin des regards prétendument respectables, mais aussi loin des dangers immédiats de la rue. Des connexions qui n’auraient jamais vu le jour autrement ont pu naître dans cet espace numérique et ont pu conduire à la poursuite de véritables liaisons.

Penser aujourd’hui que ces suspensions n’ont aucun impact serait naïf. Lorsqu’un compte disparaît, ce ne sont pas seulement des photos ou des publications qui s’effacent. C’est un historique, des interactions, une traçabilité finalement, qui s’effondre.

Pour les clients, cela complique la vérification de l’authenticité d’un profil : il devient plus difficile de savoir si le compte est bien celui de la personne initiale, de consulter d’anciens échanges, de vérifier la cohérence dans le temps.

La confiance, déjà fragile par nature dans ce milieu, devient encore plus difficile à établir.

Le plus surprenant reste l’absence d’avertissement. Pour certaines, ce sont des années d’efforts et de visibilité qui disparaissent du jour au lendemain. Dépendre d’une plateforme a bien sûr ses avantages, mais aussi des failles que l’on ne mesure souvent pleinement que lorsqu’elles se matérialisent.

Pour pallier ce problème et pour diversifier ma présence, je me suis créé un compte Instagram, qu’on me décrit comme plus souple. Oui, je dépends encore d’une autre plateforme, disons que je combats le feu par le feu. (N’hésitez pas à me suivre ici, bien sûr !)

Finalement, ce texte n’est ni une plainte ni une dramatisation. Il s’agit plutôt d’un constat et, peut-être, qui sait, d’un rappel. Beaucoup observent en silence pendant des mois, parfois des années, le profil et les réseaux de la belle qu’ils souhaitent rencontrer. Ils suivent de loin, envisagent, repoussent, attendent un moment qu’ils estiment plus opportun pour prendre rendez-vous.

Or, dans ce milieu, rien n’est figé. Le contexte global s’endurcit, les pages disparaissent sans avertissement et nul ne peut prévoir quand une présence en ligne s’effacera (temporairement ou définitivement). Certaines annoncent leur départ à l’avance. D’autres disparaissent sans préavis, effaçant toute trace derrière elles. La décision est propre et appartient à chacune.

En ce qui me concerne, je ne sais pas encore comment je quitterai cet univers. Ce qui est certain, en revanche, c’est que mon temps dans ce milieu a une finalité. D’autres projets m’attendent, d’autres horizons également.

Le temps, ici comme ailleurs, n’est pas infini.
À chacun d’en faire ce qu’il souhaite.


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